République tchèque | Austerlitz


Le mouvement, concentré le matin dans le quartier général des Empereurs, en se répandant de proche en proche, avait atteint et tiré de leur immobilité jusqu'aux derniers ressorts de cette immense machine militaire, comparable au mécanisme si compliqué d'une grande horloge. L'impulsion une fois donnée, nul ne saurait plus l'arrêter: la grande roue motrice, en accélérant rapidement sa rotation, entraîne à sa suite toutes les autres: lancées à fond de train, sans avoir idée du but à atteindre, les roues s'engrènent, les essieux crient, les poids gémissent, les figurines défilent, et les aiguilles, se mouvant lentement, marquent l'heure, résultat final obtenu par la même impulsion donnée à ces milliers d'engrenages, qui semblaient destinés à ne jamais sortir de leur immobilité! C'est ainsi que les désirs, les humiliations, les souffrances, les élans d'orgueil, de terreur, d'enthousiasme, la somme entière des sensations éprouvées par 160 000 Russes et Français eurent comme résultat final, marqué par l'aiguille sur le cadran de l'histoire de l'humanité, la grande bataille d'Austerlitz, la bataille des trois Empereurs! (La Guerre et la Paix,Léon Tolstoï)   §3002

«Cette fois-ci, je ne laisserai pas échapper l'occasion comme à Austerlitz. Je tomberai à ses pieds, je le prierai, je le supplierai!» Son coeur battait avec violence à la pensée de le revoir: «Il m'écoutera, me relèvera, me remerciera! Il me dira: «Je suis heureux de pouvoir faire le bien et réparer les injustices!»... (La Guerre et la Paix,Léon Tolstoï)   §4482

À peine la lui avait-il remise, qu'un bruit d'éperons résonna sur l'escalier, et le général se rapprocha des autres. C'était la suite qui descendait et qui se mit immédiatement en selle. L'écuyer Heine, le même qui était à Austerlitz, amena le cheval de l'Empereur; un léger craquement de bottes se fit entendre, et Rostow devina aussitôt quel était celui qui descendait les degrés. Oubliant sa crainte d'être reconnu, il s'avança au milieu de quelques autres curieux, et revit, après un intervalle de deux ans, ces traits, ce regard, cette démarche, cet ensemble séduisant de douceur et de majesté qui lui étaient si chers.... Son enthousiasme et son amour se réveillèrent avec une nouvelle force. L'Empereur portait l'uniforme du régiment de Préobrajensky, le pantalon de peau collant, les bottes fortes, et sur la poitrine la plaque d'un ordre étranger (la Légion d'honneur) que Nicolas ne connaissait pas. Tenant son chapeau sous son bras, et mettant ses gants, il s'arrêta au haut des marches du perron, et éclaira tout ce qui l'entourait de son lumineux regard. Il jeta quelques mots en passant à certains privilégiés, et, reconnaissant le général de cavalerie, il lui sourit et l'appela à lui d'un signe de la main. (La Guerre et la Paix,Léon Tolstoï)   §4509

En quittant le bac, il regarda encore une fois le ciel, que lui avait montré Pierre, et, pour la première fois depuis Austerlitz, il retrouva son ciel profond, idéal, celui qui planait au-dessus de sa tête sur le champ de bataille. Un sentiment depuis longtemps endormi, le meilleur de lui-même, se réveilla au fond de son âme: c'était le renouveau de la jeunesse et de l'aspiration au bonheur. Rentré dans les conditions de sa vie habituelle, ce sentiment s'effaça et s'affaiblit peu à peu, mais à partir de cet entretien, et sans qu'il y eût rien de changé à son existence, il sentit poindre au fond de son coeur le germe d'une vie morale toute différente. (La Guerre et la Paix,Léon Tolstoï)   §4254

Et Rostow alla se promener au milieu des feux, qui s'éteignaient peu à peu, en rêvant au bonheur de mourir, sans songer à sa vie, de mourir simplement sous les yeux de l'Empereur; il se sentait en effet transporté d'enthousiasme pour lui, pour la gloire des armes russes et pour le triomphe du lendemain. Du reste, il n'était pas le seul à penser ainsi: les neuf dixièmes des soldats éprouvaient, quoique à un moindre degré, ces sensations enivrantes, pendant les heures mémorables qui précédèrent la journée d'Austerlitz. (La Guerre et la Paix,Léon Tolstoï)   §2992