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Denise promit en riant, pour plaisanter à son tour. Et elle s'en alla, elle descendit avec Pépé et Jean, accompagnés tous les trois de l'auxiliaire. Au rez-de-chaussée, ils tombèrent dans les lainages, un coin de galerie entièrement tendu de molleton blanc et de flanelle blanche. Liénard, que son père rappelait vainement à Angers, y causait avec le beau Mignot, devenu courtier, et qui osait reparaître effrontément au Bonheur des Dames. Sans doute ils parlaient de Denise, car tous deux se turent pour la saluer d'un air empressé. Du reste, à mesure qu'elle avançait, au travers des rayons, les vendeurs s'émotionnaient et s'inclinaient, dans le doute de ce qu'elle serait le lendemain. On chuchotait, on la trouvait triomphante; et les paris en reçurent un nouveau contrecoup, on se remit à risquer sur elle du vin d'Argenteuil et des fritures. Elle s'était engagée dans la galerie du blanc, pour atteindre les mouchoirs, qui étaient au bout. Le blanc défilait: le blanc de coton, les madapolams, les basins, les piqués, les calicots: le blanc de fil, les nansouks, les mousselines, les tarlatanes; puis venaient les toiles, en piles énormes, bâties à pièces alternées comme des cubes de pierres de taille, les toiles fortes, les toiles fines, de toutes largeurs, blanches ou écrues, en lin pur, blanchies sur le pré; puis, cela recommençait, des rayons se succédaient pour chaque sorte de linge, le linge de maison, le linge de table, le linge d'office, un éboulement continu de blanc, des draps de lit, des taies d'oreiller, des modèles innombrables de serviettes, de nappes, de tabliers et de torchons. Et les saluts continuaient, on se rangeait sur le passage de Denise, Baugé s'était précipité aux toiles pour lui sourire, comme à la bonne reine de la maison. Enfin, après avoir traversé les couvertures, une salle pavoisée de bannières blanches, elle entra aux mouchoirs, dont la décoration ingénieuse faisait pâmer la foule: ce n'était que colonnes blanches, que pyramides blanches, que châteaux blancs, une architecture compliquée, uniquement construite avec des mouchoirs, en linon, en batiste de Cambrai, en toile d'Irlande, en soie de Chine, chiffrés, brodés au plumetis, garnis de dentelle, avec des ourlets à jour et des vignettes tissées, toute une ville en briques blanches d'une variété infinie, se découpant dans un mirage sur un ciel oriental, chauffé à blanc.
(Au bonheur des dames,Emile Zola)
§2878 Pendant un instant, la besogne marcha. Les chiffres volaient, les paquets de vêtements pleuvaient dru sur les tables. Mais Clara avait inventé une autre distraction: elle taquinait le garçon Joseph, au sujet d'une passion qu'on lui prêtait pour une demoiselle employée à l'échantillonnage. Cette demoiselle, âgée de vingt-huit ans déjà, maigre et pâle, était une protégée de Mme Desforges, qui avait voulu la faire engager par Mouret comme vendeuse, en contant à celui-ci une histoire touchante: une orpheline, la dernière des Fontenailles, vieille noblesse du Poitou, débarquée sur le pavé de Paris avec un père ivrogne, restée honnête dans cette déchéance, d'une éducation trop rudimentaire malheureusement pour être institutrice ou donner des leçons de piano. Mouret, d'habitude, s'emportait, lorsqu'on lui recommandait des filles du monde pauvres; il n'y avait pas, disait-il, de créatures plus incapables, plus insupportables, d'un esprit plus faux; et, d'ailleurs, on ne pouvait s'improviser vendeuse, il fallait un apprentissage, c'était un métier complexe et délicat. Cependant, il prit la protégée de Mme Desforges, il la mit seulement au service des échantillons, comme il avait déjà casé, pour être agréable à des amis, deux comtesses et une baronne au service de la publicité, où elles faisaient des bandes et des enveloppes. Mlle de Fontenailles gagnait trois francs par jour, qui lui permettaient tout juste de vivre, dans une petite chambre de la rue d'Argenteuil. C'était à la rencontrer l'air triste, vêtue pauvrement, que le coeur de Joseph, de tempérament tendre sous sa raideur muette d'ancien soldat, avait fini par être touché. Il n'avouait pas, mais il rougissait, quand ces demoiselles des confections le plaisantaient; car l'échantillonnage se trouvait dans une salle voisine du rayon, et elles l'avaient remarqué rôdant sans cesse devant la porte.
(Au bonheur des dames,Emile Zola)
§1991 |
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